Le Travail Social à l'épreuve de la violence

Publié le 07/04/2015

Le 19 mars 2015, un éducateur décède d’un coup de couteau porté par un usager excédé. Que nous dit ce drame sur la réalité du travail des travailleurs sociaux ? Entre prescrit et réel, les États Généraux  du Travail Social doivent répondre.

Deux événements dramatiques récents ont fait l'objet d'un communiqué de la CFDT. À chaque fois il s'est agi d'un professionnel qui, dans l'exercice quotidien et ordinaire de ses missions, a subi une agression de la part d'un usager lequel, en tant que citoyen, était en révolte face aux règles de notre « ordre social ».

Qu'il s'agisse d'un conjoint violent, mis à distance de sa compagne et de leur enfant par le juge, ou d'une jeune femme confrontée aux difficultés de se loger, chaque fois le professionnel cristallise paradoxalement sur lui toute la violence engendrée par des situations sociales douloureuses.

Les fonctions du travail social sont incarnées par des professionnels dûment formés et diplômés. Le travailleur social a la lourde, mais belle mission, de tenter de retisser les liens sociaux entre l'exclu, ou celui qui est en voie de l'être, et son environnement. Historiquement il accompagnait le marginal vers un mieux-être, vers une reprise en main de son propre destin, et pour cela il inventait toutes sortes de stratégies et de stratagèmes pour (ré)amarrer l'individu au corps social.

Au fil des années cela s'est structuré, organisé, rationalisé. Des « dispositifs » avec des « procédures » ont été construits dans le dessein de mieux répondre aux « besoins ». Mais tout cet ensemble n'a-t-il pas eu pour effet, non voulu, de tayloriser le travail social et d'amener le professionnel à être, à son corps défendant, l'instrument du dispositif plutôt que son pilote ? Et aux yeux de celui qui devrait être l'acteur/bénéficiaire du processus, il devient l'incarnation de cette société qui peine à lui faire une place acceptable.

Oui, ces terribles « faits divers » doivent nous interpeller tous : professionnels, employeurs, élus, associations, syndicats et citoyens. Nous ne pouvons tolérer une telle dérive et regarder en spectateurs des professionnels porter, malgré eux, cette violence sociale infligée à ceux qui ne trouvent plus que la violence physique pour « dire » tout leur mal-être.

Une responsabilité pour les États Généraux du Travail Social

Pour la CFDT les États Généraux du Travail Social (EGTS) doivent relever cet enjeu de la rénovation du travail social. Pour ne pas répondre « à côté », ce qui dans le contexte serait un désastre, deux conditions, au moins, sont nécessaires :

Tout d'abord le Plan qui sera proposé doit, pour la CFDT, être ambitieux et s'appuyer sur les constats largement partagés lors des multiples études et rapports déjà élaborés :

-     Nécessité d'une parole politique forte fixant un cap et donnant un sens et du sens au travail social.

-     Nécessité de clarifier ce qui est du domaine du Travail Social de ce qui relève des politiques d'action sociale mettant en œuvre des « prestations » (RSA, APA, AAH, PCH, APL, …)[1] relevant de dispositifs à caractère administratif (on « remplit » ou pas, les conditions objectives d'attribution).

Le travail social recouvre toutes les actions, individuelles ou collectives, mises en œuvre par des professionnels formés et reconnus. Ces actions visent à ce qu'une personne ou un groupe de personnes, en situation ou en risque d'exclusion, accèdent à un état de meilleure autonomie et de satisfaction de tous les besoins reconnus comme normaux dans le contexte social contemporain. Ce Travail Social comporte, notamment mais pas seulement, la mobilisation des dispositifs d'action sociale dans une logique d'accès au droit.

Cette clarification entre action sociale et travail social permettra aussi de faire explicitement les arbitrages financiers et de moyens entre ces deux domaines complémentaires mais structurellement différents.

-       Nécessité de simplifier « les grandes orgues » de l'action sociale dont chaque dispositif est un « tuyau » jouant sa propre partition.

-       Nécessité de faire confiance aux acteurs en leur redonnant capacité d'agir et en autorisant et assumant la prise de risque.

-       Nécessité de reconnaître et valoriser les professionnel(le)s en leur permettant de véritables déroulement de carrière sans être obligé(e)s de quitter la filière sociale !

Ensuite le Plan devra s'appuyer sur l'expertise des acteurs : celle exprimée au cours des premières étapes des EGTS et, si besoin, par des enquêtes complémentaires. Professionnels, usagers, responsables politiques et associatifs de terrain sont les plus à même de proposer ce qui leur semble le plus pertinent et aussi d'interroger ce qui leur paraît aller dans le mauvais sens ! La CFDT attire particulièrement l'attention des décideurs sur la question de la formation qui doit conforter le professionnalisme et non le réduire. Oui à des « troncs communs », non à des « socles » pétrifiants !

 Le travail social est au carrefour des espérances et de la désespérance. Outil fondamental contribuant au maintien d'une cohésion sociale fortement mise à mal par la crise de notre société, il revient aux décideurs d'opérer les choix qui contribueront à ce que ce secteur professionnel puisse poursuivre sa mission pour le mieux-être collectif. La CFDT prendra toute sa part au débat et continuera d'être force de propositions, cette option nous semble la plus digne au regard de ce qu'ont subi les collègues victimes de violence.


[1] Revenu de Solidarité Active, Aide Personnalisée à l'Autonomie, Allocation Adulte Handicapé, Prestation de Compensation du Handicap, Aide Personnalisée au Logement.